Peut-on bâtir une fortune en deux heures dans WoW: Forever ? Trois journalistes de PC Gamer se sont prêtés à l’exercice lors de la bêta, en démarrant niveau 1 côté Horde et avec 20 pièces d’argent en poche. Au programme : un orc qui monnaye la sagesse au coin du feu, une « célébrité » autoproclamée qui vit de son aura, et un vétéran qui sombre dans la folie en tentant de dépecer des bestioles. Le résultat, entre mendicité inspirée, quiproquos et chute de zeppelin, en dit autant sur l’économie naissante de la version Forever que sur l’inventivité — et l’autodérision — de la communauté.
Un défi simple, un terrain d’essai idéal
Le cadre est posé pour ce petit derby économique : créer un personnage Horde niveau 1, s’élancer depuis sa zone de départ, et engranger le plus d’or possible en deux heures, l’enveloppe initiale de 20 pièces d’argent étant déduite à la fin. La bêta de WoW: Forever, très peu inflationniste par définition et fortement peuplée, fait office de laboratoire parfait. Des règles pointilleuses sur l’Hôtel des ventes avaient même été prévues… avant d’être totalement ignorées par les intéressés, trop occupés à improviser leur propre méta.
L’orc qui vend des vérités autour d’un feu de camp
Harvey, fort de quinze ans de jeu de rôle en MMO, opte pour une stratégie sociale plus que financière. Il investit sept pièces d’argent et quelques cuivres pour apprendre la cuisine, acheter bois et amadou, et exploiter l’une des nouveautés de Forever : le feu de camp. Ces foyers confèrent des bonus à qui s’y attarde, et peuvent être ornés de petits éléments de décor. Le lieu choisi ? Le sommet de la tour du zeppelin menant à Fossoyeuse, point de passage obligé vers les Ruines de Lordaeron, nouveau donjon qui aimante la foule. Le principe ? Offrir des « bribes de sagesse » contre pourboire, à prix libre, en jouant l’orc philosophe transi par les nuits glaciales de Durotar.
Le pari s’avère payant et savoureux. Une druidesse ne peut pas payer, mais dépose de la viande. Un généreux anonyme lâche carrément une pièce d’or. Un elfe réplique à une maxime sur la vigueur de la jeunesse par un cinglant « et la bêtise de l’âge se voit sur ton visage ». Une morte-vivante nommée Glenda — coup de cœur du jour — entretient le feu quand il s’éteint. Un tauren avoue en chuchotant qu’il ne veut pas de conseils, mais rémunère la qualité du rôle-play. Une voleuse orc « braque » l’animateur en ouvrant une fenêtre d’échange menaçante, avant de paniquer au départ du zeppelin… et de chuter de la tour. Entre deux aphorismes, la petite communauté s’autorise même une danse improvisée. Bref, l’expérience est drôle, chaleureuse, et étonnamment lucrative.
La « Majestic Celebrity » qui vit de son aura (et de quelques ragots)
Joshua, lui, s’appuie sur un autre capital : sa « notoriété » de journaliste. Il délaisse volontairement 99 % des mécaniques du jeu pour haranguer les passants, rappeler son importance — il plaisante en se comparant à une fusion de Scarlett Johansson et George H. W. Bush — et quémander quelques pièces. En bonus, il dénigre gentiment ses deux concurrents, « de parfaits salopards » selon son script, histoire de rendre la cause plus urgente. Surprise : ça marche. Les premiers dons tombent vite, assortis d’encouragements.
Mais l’ignorance du terrain lui coûte cher. Il ne sait pas évaluer la valeur relative des monnaies, se perd longuement au-dessus de Fossoyeuse faute d’avoir pris l’ascenseur, puis s’embarque pour un autre continent où des panthères le réduisent en charpie à la chaîne. Quelques dialogues marquent néanmoins l’errance, dont cet échange avec un certain Zippie Skadoo, qui refuse l’étiquette de « brave gars » et se présente « mauvais jusqu’à l’os », tout près d’exploser — ambiance. Avec un peu moins de tourisme mortel et un peu plus de sens de l’orientation, Josh jure qu’il aurait pu l’emporter.
Le vétéran à bout de nerfs qui voulait juste dépecer
Fort de deux décennies sur WoW, Fraser (alias Boeuf Beef) part sans plan… si ce n’est de prétendre en avoir un. L’illumination n’arrive jamais. À défaut, il tente la voie classique : tuer des créatures et vendre les peaux. S’ensuit une descente aux enfers enregistrée minute par minute. Les citations qu’il s’inflige en réécoutant sa session ont des airs de confessionnal : « Je flanche et ça fait seulement trente minutes », « Qu’est-ce que je fais de ma vie ? », « Je sens le temps me filer entre les doigts », « Je suis rempli de rage » — répété comme un mantra — et, point d’orgue, « C’est mon origin story de super-vilain ».
Le point de rupture ? Un bête objectif de quête qui promet deux pièces d’argent. Vingt minutes d’acharnement, des allers-retours, la redécouverte de la dureté du WoW d’antan — où un oiseau un peu trop ambitieux ou un trotteur un peu trop enthousiaste peuvent vous expédier au cimetière —, pour décrocher finalement la récompense promise. Il aurait dû s’en tenir au dépeçage. Il ne s’en tiendra qu’à une poignée de pièces à l’arrivée.
Un podium qui consacre l’art de la manche
Au total, les trois participants cumulent 2 or, 49 argent et 20 cuivre après déduction de leur mise de départ. Individuellement, Fraser ferme la marche avec 9 argent et 89 cuivre, non sans menacer d’offrir sa cagnotte à toute organisation prête à commanditer sa vengeance. Joshua finit deuxième avec 1 or, 13 argent et 25 cuivre, persuadé qu’un peu moins d’errance lui aurait offert la victoire. Harvey coiffe tout le monde avec 1 or, 26 argent et 6 cuivre, surpris lui-même de l’efficacité de sa « sagesse rémunérée ».
La leçon tirée par le trio est moins glorieuse pour l’économie que pour l’anthropologie : la mendicité scénarisée fonctionne très bien dans un MMO, surtout si vous avez un angle — esprit, mise en scène, ou ego goguenard. La communauté, note Harvey, s’est montrée joueuse et bienveillante, multipliant chuchotements gentils et petits gestes qui transforment un coin de tour en scène vivante.
Ce que dit l’expérience de WoW: Forever
L’exercice souligne surtout l’intérêt d’une économie « neuve » où l’inflation n’a pas encore lessivé la valeur des petites pièces. Dans ce contexte, le temps de cerveau social peut, à bas niveau, rivaliser avec les métiers classiques. Surtout, une fonctionnalité comme le feu de camp — prétexte à se regrouper, à accorder un buff, donc à créer un micro-lieu — devient un formidable levier d’interaction. Coincer le trafic au sommet d’une tour de zeppelin n’a rien d’un farm spot au sens traditionnel, mais c’est un nœud social, et ça paie.
À l’inverse, replonger dans une philosophie « Classic » punit les errances et le manque de préparation : s’égarer à Fossoyeuse, s’embarquer pour un continent hostile, insister sur des quêtes peu rentables coûte cher quand l’horloge tourne. En filigrane, l’expérience rappelle que, dans WoW: Forever comme ailleurs, la meilleure ressource d’un débutant n’est pas toujours la compétence artisanale, mais la capacité à capter l’attention — et à en faire une monnaie d’échange.
Moralité temporaire, clin d’œil durable
Les trois compères concluent avec une pirouette lucide : si vous voulez gagner de l’or vite au tout début, « vendez des barres de cuivre ». Mais si vous avez le bagout, un feu de camp et un bon spot, racontez une histoire : elle vaut parfois plus qu’un tas de peaux. Et au pire, vous repartirez avec une réplique assassine d’elfe, une morte-vivante nommée Glenda dans le cœur, et le souvenir d’une voleuse tombée d’une tour — ce qui, à défaut de fortune, vaut largement un édito.
