Promesses d’AGI « pour la fin de l’année », menaces existentielles brandies entre deux tours de table, et nouveaux mots-valises pour déplacer sans cesse les poteaux de but : ces derniers mois, les grands patrons de l’IA rivalisent de déclarations grandiloquentes. Un suivi publié par PC Gamer récapitule ces sorties les plus « incroyables » — au sens propre — et met en lumière un discours où l’apocalypse côtoie l’hyperbole marketing.
Pour un public jeu vidéo qui observe l’IA envahir les moteurs, les pipelines de prod et parfois l’écriture, ce digest a un intérêt tout trouvé : comprendre comment l’industrie qui alimente GPUs, clouds et promesses d’outils créatifs justifie son tempo… et ses volte-face.
AGI, toujours « juste au coin de la rue »
Fil rouge de ce bêtisier : l’AGI, cette « intelligence générale artificielle » brandie comme Graal technologique et spectre civilisationnel. PC Gamer rappelle comment, d’octobre 2023 à septembre 2026, des figures de proue ont régulièrement annoncé son arrivée imminente :
- Octobre 2023 : Blaise Agüera y Arcas (Google) et Peter Norvig (Stanford) affirment que « l’AGI est déjà là ».
- Mars 2024 : Jensen Huang (Nvidia) mise sur « moins de cinq ans » si l’on définit l’AGI par un jeu d’épreuves où un logiciel fait « 8 % mieux que la plupart des gens ».
- Avril 2024 : Elon Musk annonce une AGI « plus intelligente que l’humain le plus brillant » « l’année prochaine, sous deux ans ».
- Novembre 2024 : Sam Altman pronostique l’AGI pour 2025.
- Janvier 2025 : Demis Hassabis (Google) parle d’un horizon « trois à cinq ans ».
- Décembre 2025 : Musk répète que xAI pourrait atteindre l’AGI « d’ici quelques années, voire dès 2026 ».
- Août 2026 : Altman nuance : « pas tout à fait encore », mais promet un système interne baptisé AGI « d’ici la fin de l’année ».
- Septembre 2026 : Jensen Huang s’emballe : « AGI est arrivée », félicitant OpenAI pour « GPT-6 Astra » qu’il associe à des grappes de Grace Blackwell NVLink72.
La note de PC Gamer est claire : à mesure que les échéances passent, les définitions changent. L’AGI devient un horizon mouvant, paramétré tantôt par des tests, tantôt par des benchmarks, tantôt par un baptême interne. Autrement dit : si l’AGI tarde, on redessine la ligne d’arrivée.
« L’IA va nous sauver… en nous faisant d’abord mal »
Le suivi pointe aussi des analogies et aveux qui frisent l’absurde. L’une d’elles compare l’IA à une chirurgie nécessairement douloureuse : « pour vous sauver, il faut d’abord vous faire souffrir ». L’argument sert à justifier un recours prolongé aux énergies fossiles « pendant plusieurs années » faute d’assez de renouvelable, avec l’espoir de « transitionner après ». Le message sous-jacent : les data centers doivent grossir maintenant, la facture climatique viendra plus tard.
Autre sortie marquante, venue d’un acteur d’Anthropic : la conviction « sincère » qu’il existe plus de 10 % de chances que l’IA « tue tous les humains » dans la décennie, assortie d’un constat d’impuissance actuelle à « aligner » une superintelligence. L’effet yoyo est saisissant : on demande de ralentir la frontière, on agite une probabilité d’extinction… tout en accélérant la R&D.
Nouveaux mots magiques pour déplacer la conversation
Quand l’AGI s’embourbe, place aux buzzwords. PC Gamer relève deux tournures devenues manne narrative en 2026 :
« Recursive self-improvement »
Traduction : la capacité pour une IA d’améliorer l’IA, jusqu’à concevoir seule sa version suivante. Le terme a explosé après un billet d’Anthropic baptisé « When AI builds itself » : l’entreprise y explique déléguer « une part croissante » du cycle de développement à l’IA elle-même, accélérant la cadence. Elle concède ne pas y être encore et que rien n’est « inévitable », mais suggère que, « avec assez de calcul », cela pourrait arriver « plus tôt que prévu ».
On ne parle plus de franchir un seuil d’AGI défini : on dessine un continuum où l’automatisation du progrès devient, en soi, la promesse – et l’excuse pour réclamer toujours plus de GPU et d’énergie.
« Pace the Frontier »
Traduction : ralentir intentionnellement l’avance des modèles « frontaliers » jugés dangereux. Le terme a émergé à l’été 2026, avec une lettre signée par 1 386 employés de boîtes d’IA appelant Washington à soutenir un effort international de « pacing » via outils techniques et de gouvernance. Sur le papier, c’est un coup de frein. Dans la pratique, c’est aussi une manière de cadrer la vitesse… en posant ceux qui innovent en arbitres de la course.
Pourquoi ce discours compte pour le jeu vidéo
Le jeu est enraciné dans ce débat. Les mondes persistants vivent au rythme des serveurs, et les studios scrutent les coûts GPU autant que les idées de game design. Quand Nvidia proclame « AGI est arrivée » en vantant des superclusters Grace Blackwell, c’est toute la chaîne qui tique : allocation de cartes, prix de location de compute, file d’attente pour l’inférence en production. Quand les leaders défendent une « chirurgie » fossile inévitable, cela pèse sur l’empreinte carbone du cloud qui héberge nos MMO et outils de création.
Et si les mêmes voix agitent une probabilité à deux chiffres d’extinction tout en accélérant l’automatisation du développement, les métiers créatifs — narrative design, QA, outils procéduraux — se retrouvent au milieu d’une narration contradictoire : l’IA sauverait la créativité humaine en la « multipliant », mais pourrait aussi la court-circuiter. PC Gamer souligne à quel point ces contradictions se succèdent… et se neutralisent.
Chronique d’une communication à géométrie variable
Le fil rouge du suivi est moins de trancher le vrai du faux que d’archiver les écarts : dates qui glissent, seuils qui se redéfinissent, vocabulaire qui se recycle. Les déclarations sur l’AGI ne sont pas nouvelles, mais PC Gamer se concentre sur « les derniers mois », estimant qu’aller plus loin dans le passé serait « trop déprimant ». On y lit surtout une industrie dont la valorisation « astronomique » repose sur une promesse double et contradictoire : l’IA va « détruire » et « sauver » l’humanité.
Ce registre, à la fois messianique et catastrophiste, s’invite désormais partout : dans les pitchs aux investisseurs pour financer de nouveaux centres de données, dans les plaidoyers pour des garde-fous, et dans les repositionnements sémantiques quand les jalons n’arrivent pas « à l’heure ». Pour le public du jeu vidéo, c’est un prisme utile : la prochaine fois qu’on vous promet des PNJ « vraiment vivants » grâce à un modèle « presque général », demandez quelle définition de « général » est sur la table… et pour quelle échéance.
En attendant, PC Gamer promet de tenir ce registre « en continu » et de l’actualiser au fil des « énormités » à venir. Au rythme des annonces, la liste ne devrait pas manquer de matière.
