Le gouvernement britannique a trouvé un angle original pour parler d’éthique et de sobriété numérique : il recommande à ses fonctionnaires de ne pas remercier les IA. Derrière l’instruction cocasse — « vous n’avez pas besoin de dire merci » — se cache une logique très terre à terre : chaque token coûte, et l’empreinte environnementale des requêtes s’additionne. Publiées sous forme de guide en brouillon, ces recommandations entendent cadrer un usage « éthique et durable » des modèles d’IA dans l’administration.
Une ligne directrice… qui coupe les politesses
Le document, présenté comme un point de départ pour « accompagner votre parcours IA », rassemble des rappels de bon sens : vérifier l’exactitude et les biais des sorties, éviter d’entrer des informations sensibles susceptibles d’alimenter l’entraînement des modèles, et assumer la responsabilité finale des productions. Pas de clause d’échappatoire façon « agent rogue » pour les agents publics : le travail généré via IA reste le leur.
C’est toutefois la partie « efficacité » qui retient l’attention, avec trois pistes pour réduire l’impact environnemental : garder des prompts courts, limiter le nombre d’échanges — « vous n’avez pas besoin de dire merci » — et n’utiliser l’IA que lorsque c’est nécessaire. L’idée est prosaïque : chaque mot envoyé et chaque réponse produite sollicitent des ressources coûteuses en calcul et en énergie.
Pourquoi la politesse pèse sur la facture
Le rappel à la concision s’inscrit dans un contexte où l’économie des IA a changé d’échelle. Comme le relève l’article, après l’euphorie des abonnements illimités et l’injonction « utilisez l’IA ou perdez votre job », la réalité des coûts a rattrapé les organisations. Le passage à la tarification à l’usage — souvent mesurée au token — a montré à quelle vitesse la facture pouvait gonfler. D’où le conseil du gouvernement britannique : avant de dégainer un LLM, « considérez si un outil plus simple peut faire l’affaire (par exemple, un tableur ou un moteur de recherche) ».
Au-delà des coûts directs, les lignes guident aussi sur l’empreinte carbone. Même si l’effet d’économiser un « merci » peut sembler dérisoire à l’échelle individuelle, l’administration raisonne en volumes : des millions d’interactions multipliées par quelques mots économisés finissent par compter en cycles GPU et en kilowattheures.
Dé-anthropomorphiser les machines, une vertu collatérale
Le rédacteur de PC Gamer, Andy Chalk, y voit un bénéfice secondaire : limiter le réflexe d’anthropomorphiser les LLM. Il estime que reconnaître « les dangers psychologiques » de prêter des intentions aux modèles est une raison valable d’être un peu sec avec les chatbots — et s’amuse que ce motif se retrouve rangé sous la bannière « efficacité ». Il confie d’ailleurs avoir autrefois remercié son distributeur de billets, avant d’adopter une posture plus stoïque, façon Ron Swanson.
Chalk demeure toutefois lucide : comparée aux enjeux planétaires, la chasse au « merci » ressemble à un micro-geste. Il y voit surtout un signe discret que la dépendance à l’IA n’est peut-être pas la panacée vendue il y a peu, et qu’un usage parcimonieux et réfléchi reprend ses droits.
Un pragmatisme qui parle aussi au monde du jeu vidéo
Pour l’industrie du jeu, où les IA s’invitent dans le support client, la modération ou les outils de production, le message résonne : chaque tour de boucle a un prix, et l’empilement de prompts « conversationnels » pèse sur le budget autant que sur l’empreinte écologique. Raccourcir les échanges, clarifier l’intention et ne pas « sur-solliciter » un modèle quand un simple script, un filtre ou une recherche ciblée suffisent reste une bonne hygiène technique.
Dans les studios comme dans l’administration, l’autre rappel du guide britannique vaut d’ailleurs pour tous : l’IA n’exonère ni de la vérification, ni de la responsabilité éditoriale. Qu’il s’agisse de patch notes, de communication de mise à jour ou de documents internes, le dernier mot doit rester humain — et signé.
Un guide encore en brouillon, mais un signal clair
Les recommandations britanniques sont encore au stade de l’ébauche, mais elles balisent déjà un cap : privilégier la pertinence à la « token-maximisation ». Dans le détail, cela passe par :
- des prompts courts, clairs et directs ;
- le minimum d’itérations utiles (oui, même sans politesses superflues) ;
- le choix d’outils plus simples quand ils répondent au besoin.
Rien de spectaculaire, mais un rappel utile à l’heure où l’enthousiasme pour les IA génératives se confronte à la réalité budgétaire et énergétique. Et si dire « merci » à une machine n’a jamais blessé personne, s’en passer pourrait bien, à grande échelle, éviter quelques lignes sur la facture — et, qui sait, quelques grammes de CO₂.
